Nous entrons dans la ville par les Champs Elysées stéphanois, le cours Fauriel. Il n’y a rien du strass et du luxe de l’avenue parisienne mais la comparaison peut raisonnablement se faire. Deux rangées de platanes bordent chaque coté de ce haut lieu des arrivées du tour de France cycliste. Et la petite bourgeoisie locale qui habite les lieux peut d’enorgueillir de deux mille trois cent mètres de longueur contre « seulement » mille neuf cent cinquante à sa sœur parisienne.

C’est dans ce cadre que je compose encore un numéro de téléphone, celui du représentant du label de CynthiaHé, présent d’après Javelle à Saint Etienne. Je compte machinalement les tonalités. Un, deux, trois, qu… Un « Oui, allo ! » plein d’énergie me surprend quelque peu.

« Bonjour, Tom Dupuis du magazine InOuïe. Excusez-moi de vous joindre aussi tôt.
- Je suis déjà debout depuis un certain temps, qu’est ce qui me vaut l’honneur ?
- Et bien…je souhaitais rencontrer Nattan Derbrac et il me semble injoignable. C’est extrêmement important. »

A l’écoute du nom de son poulain, le timbre de mon interlocuteur s’apaise. On sent toute l’admiration que l’homme a pour « son » artiste.

« Ah, Nattan ! Ce cher Nattan ! Il n’y a rien d’étonnant à ce que vous ne puissiez le joindre, il ne possède même pas de téléphone portable. Je sais qu’aucune date n’était prévue avant un certain temps pour le groupe. Peut-être est-il en balade dans le coin ? Pour être franc, je n’en sais rien. Je suis resté pour suivre les scènes découverte du Magic Mirror en espérant trouver la perle rare. Le seul conseil que je puisse vous donner est de vous rendre à l’hôtel où il logeait avec ses compagnons. Il y a Christophe Dumaire et Nicolas Vincent. Ils sont à l’hôtel de la Tour situé place du… (il cherche)
- Place du Peuple. (je coupe)
-
C’est bien ça.
- Merci monsieur, pourriez-vous me recontacter à ce numéro si vous avez des nouvelles Nattan.
- Vous semblez bien inquiet, rien de grave au moins.
Non, non… » Je conclus.

Alors, tel un GPS humain, j’indique le parcours à suivre à Malik qui après une dizaine de minutes de parcours, ponctué d’interminables feux rouges et d’erreurs dues aux changements de sens de circulation instaurés depuis ma dernière visite de la cité, nous gare au parking des Ursules.

Quelques enjambées plus loin se situe l’hôtel qui tient son nom de la Tour dominant la place du Peuple. Cette dernière est le seul vestige des fortifications engagées au XVIème siècle  après autorisation donnée aux consuls par Charles VII, de passage.

Je pousse la porte, Malik m’emboitant le pas. Nous entrons dans une sorte de grand vestibule pas très lumineux où, derrière un comptoir en pin massif, une quinquagénaire pimpante nous lance un sourire répété accompagné d’une phrase certainement maintes fois rabâchée.

« Bonjour messieurs, vous désirez une chambre ?
- Madame. Nous désirerions savoir si des artistes du festival  demeurent encore chez vous car nous souhaiterions les rencontrer…Christophe Dumaire et Nicolas Vincent.
- Effectivement, ils sont encore ici. Mais peut-être dorment-ils encore ?
- C’est très important madame. (mon ton est très insistant)
- Je joins leur chambre alors. »

Après une brève attente, il semble qu’il y ait quelqu’un à l’autre bout. Elle insiste en disant que les personnes qui désirent les rencontrer veulent que cela se fasse tout de suite. Elle semble avoir eu un écho positif au petit rictus qui éclaire son visage.

La dame nous invite alors à patienter autour d’une petite table ronde, imitation marbre. Nous lui demandons s’il est possible qu’elle nous serve deux cafés. Elle s’exécute gentiment. Quelques poignées de minutes plus tard, deux gars débarquent. Tout ébouriffés. Barbes d’une semaine. L’un est très grand, blond et d’une extrême maigreur. L’autre est de taille moyenne, d’un brun corbeau et les cheveux longs. On comprend à leur tête que la nuit a été courte. Pour autant, ils ne semblent, ni l’un, ni l’autre de mauvaise humeur. J’avoue que personnellement cela ne m’aurait pas vraiment plu. 

Je m’engage.

« Nous cherchons Nattan. Vous n’avez aucune idée de là où il peut être. »

 Le petit prend la parole.

« Vous êtes qui au fait ?
- Je suis journaliste au magazine Inouïe et…nous souhaiterions vraiment l’interroger…car la première édition sort dans quelques jours et… (je ne sais décidément pas mentir)…on voudrait faire de votre groupe la révélation de l’année. Comme il en est l’initiateur, il me semblait qu’il était le mieux placé. »

Visiblement, la fatigue a aidé mon mensonge. Flatté, le grand blond prend la parole.

« Ben, alors ça, c’est super. Super cool. » Il est encore embrumé mais poursuit.

« Nattan nous a dit qu’il restait dans le coin, pour visiter. Je crois qu’il voulait se rendre dans le nord du département vers Roanne.
-Ouais, on n’en est sait pas plus. » rajoute son acolyte.

Il ne m’en faut pas plus.

Le visage de Louise traverse mon esprit. Le leitmotiv Thomas Fersen m’envahit. Je me souviens subitement que sa famille est originaire du roannais. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt? Il me semble qu’il a passé ses vacances d’enfants par là-bas. Et si…   

 

Nous fendons la vallée du Gier, ultime trait d'union entre Lyon et la cité stéphanoise. Le pied de Malik est toujours aussi leste. Cela ne me dérange pas car j'ai envie d'arriver vite...sauf que deux motos bleutées apparaissent dans le rétroviseur.
- Pff...y manquait plus que ceux-là !
- Je n'ai pourtant vu aucun radar, je dis, un peu agacé, à mon pilote de chauffeur (ou l'inverse).
- Et merde !
- Ils devaient attendre sagement sur le pont de l'aire du pays du Gier et nous ont suivis ensuite.
L'index ganté de l'agent intime à Malik de prendre la prochaine sortie. Saint Chamond. Quelques hectomètres plus loin, nous nous exécutons et le véhicule s'immobilise sur le bas coté un peu plus loin. Je ne peux refreiner l'idée saugrenue que le gendarme aura une moustache et des cigales plein la bouche. Encore les stéréotypes qui me guettent. L'homme de loi approche, Malik a déjà baissé sa vitre. Le casque retiré laisse apparaître une bacchante fournie, taillée avec une infinie précision apparemment. J'ai les zygomatiques au garde à vous.
- Bonjour messieurs, gendarmerie nationale, vous savez à combien vous rouliez ?
Sa voix chante des mots fleuris d'accents circonflexes sur les « o » et les « a », de « on » et de « an » biscornus. En guise de cigales, on se retrouve avec un pur stéphanois, il ne manque qu'un mot gaga pour parfaire le tableau. On est déjà à Saint Etienne.
Malik reconnaît les faits, il sort du véhicule. Son interlocuteur lui tend une jolie douloureuse à trois chiffres.
- C'est pour moi, j'articule quand l'autre est parti.
- Tu crois que c'est parce que je suis immatriculé 69 ?
- Je pense plutôt que c'est parce que tu te prends pour Ayrton Senna...tant qu'on ne finit pas dans un mur, moi ça me va !
Malik esquisse un sourire et nous finissons notre périple dans des normes autorisées par la marée chaussée. Nous y sommes presque.
Avec tout ce protocole et le petit détour, nous avons perdu une vingtaine de minutes, il est maintenant 8 :27 . J'appelle au hasard à la Salle Jeanne d'Arc d'abord, sans grande conviction car je pense bien qu'il n'y a encore personne du festival. Marc Javel, le directeur du festival ensuite. Gimbert m'a donné son numéro. Je n'espère pas davantage de succès. Répondeur.
- Bonjour, Tom Dupuis, du magazine InOuïe. Pourriez-vous me contacter dès que possible au 06.07.08.11.06 ? Cela concerne Louise Krami ma collègue dont nous restons sans nouvelle. J'insiste pour vous dire que cela revêt une extrême importance.
Le silence est palpable. Quelques instants plus tard, avant même que nous ayons eu le temps d'échanger quoique ce soit avec Malik, la sonnerie de mon téléphone retentit. Elle n'en est que plus saisissante. Moins de cinq minutes se sont écoulées et c'est déjà Javel.
- Bonjour monsieur, Marc Javel à l'appareil.
- ‘jour.
- Veuillez m'excuser de ne pas avoir répondu tout de suite mais j'ai un tel nombre d'appels durant le festival que, je l'avoue, je filtre un peu. Qu'attendez-vous de moi exactement ?
- Je m'inquiète de la disparition de mademoiselle Krami. Elle couvrait le festival, devait me recontacter...je suis sans nouvelles depuis 48 heures.
- Je vois bien votre collègue - comment pourrait-on l'oublier ? - nous avons eu une longue discussion sous le chapiteau du Magic Mirror à propos de l'historique du festival. Elle semblait tout à fait bien.
Sans insister sur mes craintes paranoïaques, je lui demande comment joindre un proche de CynthiaHé ou Derbrac, directement. Javel m'indique les coordonnées d'un responsable de la maison de disques du groupe. Il suit d'autres artistes ici. Il conclut en me glissant qu'il reste à ma disposition et souhaite des nouvelles. Il s'interroge aussi sur le fait que nous ne voulions pas avertir la Police. Je le persuade d'attendre un peu.
Avant de composer le nouveau numéro, j'aperçois Terrenoire, la bien nommée, sur notre gauche. Saint Etienne aurait pu s'appeler ainsi. Elle porte encore les stigmates du charbon qu'on est allé chercher dans ses entrailles jusqu'à il y a peu.
- Je vais où maintenant ?
- Suis Firminy-Le Puy...à gauche...
Nous enjambons Terrenoire par un de ces nombreux ponts qui jalonnent toute cette vallée jusqu'à la Haute Loire toute proche.
- Tu m'emmènes où ? questionne encore Malik
- Ben à Sainté !

« T’es sûr de c’qu’on fait ? » me lance Malik un peu ironique.
« Ben, non…je suis sûr de rien en ce moment. C’que j’sais par contre c’est que si on annonce aux flics cette histoire, ils nous riront au nez. ça fait grosso modo quarante huit heures qu’on est sans nouvelles de Louise et même si je peux me tromper, le temps presse. »
Nous sommes déjà sur le périph’ Sud à hauteur de Vénissieux et à cette allure, nous serons à Saint Etienne dans moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Je trouvais que sa voiture lui donnait un air prétentieux, aujourd’hui, je suis bien content que Malik ait fait l’acquisition de cette grosse allemande. C’est comme si mon pied venait écraser le sien et que sa semelle droite pesait le double de d’habitude. Nous prenons la circulation à rebours et évitons ce cher tortillard des matins lyonnais, où l’on distingue derrière chaque pare-brise une bouche tournée vers le bas, prompte à débiter je ne sais quelle injure. On est aux environs de huit heures. Le ciel de mai est toujours aussi bleu et le manteau gris qui couvre Lyon les jours clairs et chauds n’est pas encore là. Malik est de bonne humeur. Je me dis qu’il m’accompagne car il ne sait pas quoi faire d’autre. Je suis à deux doigts de penser qu’il ne me croit pas, qu’il me prend pour un dingue. Qu’importe, il est avec moi et j’ai besoin de sa présence. Si son pied est lesté sur l’accélérateur, je sens aussi qu’il est nécessaire qu’il soit accroché à la Terre. Bien ancré au sol. Car moi, je flotte un peu dans les airs.
L’autoradio crache sa musique fort, c’est tant mieux, je ne sais pas quoi dire. Malik essaie bien de briser le silence de temps à autre. Je reste évasif.
« Tu sais où on va ?
-         Mouais… 
-         Ben si tu m’en dis pas plus, A7 direction la grande bleue. T’as pensé à prendre ton maillot au moins? »
C’est fait pour ça les potes. Quand vous ne savez pas trop où vous en êtes, où vous allez, ils vous arrachent un sourire, comme si de rien. Ça peut paraître minuscule comme attention, mais un sourire vaut de l’or et les mots qui le provoquent plus encore.   
Je me tourne vers lui et explose de rire.
« T’es con ! »
Je me décide enfin à prendre des initiatives. La réception de l’hôtel où séjournait Louise doit bien être ouverte à l’heure qu’il est. J’arrête la radio sans rien demander. Le gérant décroche et reconnaît parfaitement la description que je lui fais de la jeune femme. (Comment pourrait-il en être autrement ?) Elle est passée récupérer ses affaires, l’avant veille. Elle était seule ? Le type ne s’en souvient pas précisément. Il me demande si je suis de la police. Je lui réponds que non. Il raccroche en me disant qu’il a autre chose à faire.
Malik me sermonne gentiment. Je suis jaloux. Cette fille est avec le chanteur. Et quoi de plus normal que de ne pas vouloir être dérangé dans ces moments-là ? Il a du louer une petite maison ou mieux une suite dans un château et l’y a emmenée pour…
« T’es pas drôle là !! »
Malik s’excuse. Il me demande encore des arguments. Je réfléchis. Que s’est-il passé depuis que je la connais ?... Il y a ce meurtre…Non, ces assassinats !
Chalon sur Saône, le Marais Poitevin, Pradines…ce qui fait déjà pas mal. Mais ces lieux sont si éloignés les uns des autres ! Comment pourrais-je insinuer qu’il faut les attribuer à la même personne pour la seule raison que ces informations sont parvenues à mes yeux ou mes oreilles ces derniers jours ? Je ne peux décemment pas tirer de conclusions sur le simple fait que mes rêves sont obsédants et que Thomas Fersen me chuchote à l’oreille des choses macabres.
« Tu es bien pensif, Tom. Explique ce qui bouillonne sous ce crâne. Je pourrais te faire la liste de tous les volcans que je connais, tu me rappelles l’un d’en eux…Etna ? Vésuve ? Stromboli ? Santorin ?...
-         Je suis en éruption, j’te l’accorde.
-         Moi, je ne suis pas Haroun Tazzief. Tu la craches ta lave ? »
  Je m’engage sur un autre monologue du type de celui que j’ai débité une heure auparavant en y ajoutant les éléments supplémentaires. Toutes ces femmes trucidées, cela n’a rien de très original en somme. Cela me froisse pourtant sans que je n’arrive à résoudre la problématique. Malik écoute poliment. Il file toujours aussi vite et prend la direction de Givors / St Etienne.
« Appelle les journaux si tu veux vraiment en avoir le cœur net ! Ils sauront t’en dire plus sur ces crimes !
- Bonne idée, mec ! »
Il est fort mon Malik. Le plus simple pour commencer, c’est de contacter le Progrès pour en savoir plus sur la bonne sœur du couvent de Pradines. Il y a pourtant mieux  que le Progrès ! Le Pays Roannais ! Pradines se situe dans le nord du département, près de Roanne.
Sur ce bon vieil hebdomadaire papier figurent tous les résultats des concours de belote, lotos, concours de boules et de pétanque. De Cherrier à Violay, de Nandax à Cordelle, de St Germain Lespinasse à Crémeaux. On y trouve aussi les plus grosses prises réalisées dans le fleuve Loire. Et un silure de 11kg350 par-ci. Et un brochet de 4kg780 par-là.  La peinture de la salle des fêtes de St Just La Pendue est comme neuve! J’arrête les sarcasmes car j’adore parcourir cette presse-là aussi.
Le numéro de téléphone est vite trouvé. Une voix rauque de fumeur invétéré me répond. Cet homme se présente comme un des rédacteurs. Il connaît bien le sujet car c’est lui qui s’est rendu sur place pour écrire le papier. La pauvre femme n’avait rien demandé à personne. Sa vie de bénédictine était sans heurts. On sait bien que l’enfermement mène à la folie, il semblait pourtant que le geste ne pouvait venir d’une consœur (!). La force physique nécessaire pour un tel acte l’excluait. A ma demande, il ajoute le nom de la none : c’était sœur Elisabeth ! J’essuie un rapide merci et raccroche sans attendre, stupéfait.
« …Que t’es jolie sous la cornette, non ce ne sont pas des sornettes…
Fais pas la tête Elisabeth !... » Thomas Fersen.
6 :29.  J’ai beau tenter de refermer les paupières, rien y fait, la nuit est finie. Plus justement, c’est ce que je crois comprendre, la journée commence.
La gueule enfarinée je me meus (oh la vache!) vers la cuisine. Mes pensées sont inquiètes. J’ai certes une tendance assez naturelle à la parano mais tous les éléments concordent pour arroser mes soucis. Je suis décidé à disperser le brouillard qui entoure Louise. CynthiaHé. Hyacinthe. Fersen.
Après avoir ouvert la boîte de café, la cuillère qui devait me servir s’affale lourdement sur le carrelage…Quelques secondes plus tard, Malik entre dans la pièce, deux malles des Indes posées sous les yeux.
« Y’a s’passe quoi ? T’as fait un don à la banque du sommeil ou quoi ?...tu m’feras aussi penser à acheter des cuillères en plastoc pour toi.
-         J’suis désolé M…
-         Pas grave !
-         Café ?
-         Café ! Serré please !
-         T’avais pas pris quelques jours ?
-         Si, si…mais tu sais une fois levé… »
La demi-heure qui suit est plus loquace. Je vide ma tête et mon esprit sur mon pote, qui écoute, répond avec humour même si je le sais plus porté que moi coté mysticisme. Je lui déballe tout de Louise, la chanson écoutée juste avant la rencontre, ce fil invisible qui me ramène à elle…Son message internet suivi d’un silence pesant. Enfin, mon rêve…
« Appelle vite Jacques Pradel ! » me lance Malik en me bombardant de miettes accompagnées de quelques éclats de gelée de coing.
Je lui explique mon souhait de tirer cela au clair. 
« Si tu veux être Tintin aujourd’hui, je serai ton Milou ! J’ai pris quelques jours, j’ai l’temps et ça m’changera ! »
Il est 7 :18.
« Alors, on fait quoi ?
-         Je vais appeler Gimbert, il est toujours au bureau entre 6 et 7, il a conservé les horaires d’usine, lui ! »
J’ai raison, après deux tonalités Gimbert répond et ponctue chacune de ses phrases d’un « bon » qui en dit long sur son stress. Pour ne pas en rajouter, je ne pipe pas mot sur mes éléments inexplicables et j’essaie de ne pas trahir ma propre angoisse. Je lui demande seulement quelques numéros de téléphone qui me semblent importants. La maison de disques de CynthiaHé. L’attaché de presse. Marc Javel, le directeur du festival Paroles et Musiques.  
Il réside un embouteillage dans mon crâne. On est à l’heure de pointe. Les pensées s'enchevètrent et Bison Futé ne semble pas annoncer de dégagement pour la journée. Ma seule possibilité serait d’emprunter des chemins de traverse, des routes inexplorées qui me permettraient de m’en sortir. Il va falloir que j’apprenne à lire un plan inconnu, dans un langage que j’ignore. Sinon, je risque le carambolage.
Je suis heureux que Malik veuille faire le co-pilote. J’aurai besoin de lui. J’ai l’impression d’être cinglé et, dans l’immédiat au moins, cela m’évitera la camisole. (Difficile de conduire d’ailleurs avec une camisole.)
L’atmosphère qui s’est créée m’étouffe. Un ensemble d’éléments diffus m’assaille et un premier flash survient. La une du journal du début de semaine me saute à la figure. Rue Saint Jean, une jeune femme a été assassinée, il lui manquait l’indexe. J’ai l’impression d’être en plein délire. Je me retrouve noyé dans un flot de titres de chansons de Thomas Fersen, croulant sous les paroles, les mots et les titres. Malik scrute la scène, pantois. Alors, pour éclairer sa lanterne, je me dirige vers l’ordinateur, je me connecte au site d’information du Progrès que j’accompagne en fond sonore de « St Jean du Doigt », tiré de Pièce montée des grands jours, un album que l’artiste a sorti en 2003. Malik écarquille les yeux.
« Tu sais, c’est grave ce que tu insinues ! » sort-il simplement.
J’acquiesce.
Je décide d’aiguiser ma recherche avec d’autres sites d’informations… Ce que je n’osais imaginer était pourtant réalité. « Elle , c’est Jeanne » écrit Fersen. « la pauvre jeune stéphanoise, Jeanne De Almeida… »  dixit le site de Libé.
J’explique ensuite que j’envisage d’aller à Saint Etienne dès ce matin.
« On prend ma voiture… ! »
« Merci, Malik ! »
A quelques pas il y a Louise. La récurrence de ce rêve me fait comprendre que je suis dans mon sommeil. Je le sais, j’en suis intimement persuadé. Il faut que j’en profite, j’ai lu quelque part que ces moments nocturnes duraient quelques secondes en réalité. Etrange, si ces neurologues disent vrai, j’ai moi le sentiment d’avoir le temps de bénéficier pleinement de l’instant. Je maîtrise l’espace et les éléments. Je suis acteur de mon cerveau. Cependant, j’ai peur d’abréger ce moment. Je ne dois pas esquisser le moindre geste au risque d’entendre beugler une sonnerie, d’être tirer de là par un hurlement de Malik, par le vacarme de ma lampe de chevet s’affalant, que sais-je…d’un boeing 747 s’écrasant sur l’immeuble voisin! Ces rêves sont faits pour être écourtés. Si je m’avance vers elle, c’est fini.
Je me contenterai de la contempler. C’est tout aussi bien car au pays de mes songes un regard est une caresse. Mon regard parcourra chaque centimètre carré de son corps et nul tissu ne saura m’arracher tant de sensualité. Ce visage aux doux traits. Son regard apaisant. Ses lèvres où je décide de me reposer et dont je détaille longuement chaque relief. L’objectif de la caméra qui filme mes pensées descend jusque dans son cou sur lequel je distingue son calme battement de cœur si chaud. On insérerait bien un carré blanc sur l’écran de mes rêves. L’atmosphère est si magnétique. J’ai hâte d’aller plus loin, j’ai hâte de perdre pied…Jamais je crois je n’ai connu de nuit d’une électricité aussi forte…
C’est là que brusquement deux énormes mains gantées de noir arrachent Louise à mon image, l’emportant dans la pénombre que tapissait l’arrière plan. L’espace est désespérément vide et la soudaineté de ce qui vient de se produire va me réveiller, c’est certain ! Mais mes paupières semblent décidées à vouloir rester inertes pour encore quelques dixièmes.
D’énormes lettres apparaissent alors dans l’espace impalpable, elles flottent dans l’air et ne dévoilent rien de connu. Enfin, c’est ce que je crois sur le moment. H…Y…A…C…I…N…T…H…E…Ce scrabble virtuel se mélange alors…C…Y…N…T…H…I…A…H…E…
Il n’en faut plus pour que les charnières qui articulent les portes de mes yeux ne se décident à fonctionner. Je suis en sueur. L’excitation du début du rêve s’est muée en effarement. Hyacinthe est certes une pierre semi-précieuse mais c’est surtout la brute peinte par Fersen dans un de ses titres. Une sorte de gentil monstre comme celui de John Steinbeck dans des Souris et des Hommes. Le réveil affiche 6 :17 , quelque chose me souffle que la journée risque d’être longue. Je suis poursuivi par Thomas Fersen. Ce n’est pas un hasard, c’est ce que je crois.        

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