« T’es sûr de c’qu’on fait ? » me lance Malik un peu ironique.
« Ben, non…je suis sûr de rien en ce moment. C’que j’sais par contre c’est que si on annonce aux flics cette histoire, ils nous riront au nez.
ça fait grosso modo quarante huit heures qu’on est sans nouvelles de Louise et même si je peux me
tromper, le temps presse. »
Nous sommes déjà sur le périph’ Sud à hauteur de Vénissieux et à cette allure, nous serons à Saint Etienne dans moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Je
trouvais que sa voiture lui donnait un air prétentieux, aujourd’hui, je suis bien content que Malik ait fait l’acquisition de cette grosse allemande. C’est comme si mon pied venait écraser le
sien et que sa semelle droite pesait le double de d’habitude. Nous prenons la circulation à rebours et évitons ce cher tortillard des matins lyonnais, où l’on distingue derrière chaque pare-brise
une bouche tournée vers le bas, prompte à débiter je ne sais quelle injure. On est aux environs de huit heures. Le ciel de mai est toujours aussi bleu et le manteau gris qui couvre Lyon les jours
clairs et chauds n’est pas encore là. Malik est de bonne humeur. Je me dis qu’il m’accompagne car il ne sait pas quoi faire d’autre. Je suis à deux doigts de penser qu’il ne me croit pas, qu’il
me prend pour un dingue. Qu’importe, il est avec moi et j’ai besoin de sa présence. Si son pied est lesté sur l’accélérateur, je sens aussi qu’il est nécessaire qu’il soit accroché à la Terre.
Bien ancré au sol. Car moi, je flotte un peu dans les airs.
L’autoradio crache sa musique fort, c’est tant mieux, je ne sais pas quoi dire. Malik essaie bien de briser le silence de temps à autre. Je reste évasif.
« Tu sais où on va ?
- Mouais…
- Ben si tu
m’en dis pas plus, A7 direction la grande bleue. T’as pensé à prendre ton maillot au moins? »
C’est fait pour ça les potes. Quand vous ne savez pas trop où vous en êtes, où vous allez, ils vous arrachent un sourire, comme si de rien. Ça peut paraître
minuscule comme attention, mais un sourire vaut de l’or et les mots qui le provoquent plus encore.
Je me tourne vers lui et explose de rire.
« T’es con ! »
Je me décide enfin à prendre des initiatives. La réception de l’hôtel où séjournait Louise doit bien être ouverte à l’heure qu’il est. J’arrête la radio sans rien
demander. Le gérant décroche et reconnaît parfaitement la description que je lui fais de la jeune femme. (Comment pourrait-il en être autrement ?) Elle est passée récupérer ses affaires,
l’avant veille. Elle était seule ? Le type ne s’en souvient pas précisément. Il me demande si je suis de la police. Je lui réponds que non. Il raccroche en me disant qu’il a autre chose à
faire.
Malik me sermonne gentiment. Je suis jaloux. Cette fille est avec le chanteur. Et quoi de plus normal que de ne pas vouloir être dérangé dans ces moments-là ?
Il a du louer une petite maison ou mieux une suite dans un château et l’y a emmenée pour…
« T’es pas drôle là !! »
Malik s’excuse. Il me demande encore des arguments. Je réfléchis. Que s’est-il passé depuis que je la connais ?... Il y a ce meurtre…Non, ces
assassinats !
Chalon sur Saône, le Marais Poitevin, Pradines…ce qui fait déjà pas mal. Mais ces lieux sont si éloignés les uns des autres ! Comment pourrais-je insinuer qu’il
faut les attribuer à la même personne pour la seule raison que ces informations sont parvenues à mes yeux ou mes oreilles ces derniers jours ? Je ne peux décemment pas tirer de conclusions
sur le simple fait que mes rêves sont obsédants et que Thomas Fersen me chuchote à l’oreille des choses macabres.
« Tu es bien pensif, Tom. Explique ce qui bouillonne sous ce crâne. Je pourrais te faire la liste de tous les volcans que je connais, tu me rappelles l’un d’en
eux…Etna ? Vésuve ? Stromboli ? Santorin ?...
- Je suis en
éruption, j’te l’accorde.
- Moi, je ne
suis pas Haroun Tazzief. Tu la craches ta lave ? »
Je m’engage sur un autre monologue du type de celui que j’ai débité une heure auparavant en y ajoutant les éléments supplémentaires. Toutes ces femmes
trucidées, cela n’a rien de très original en somme. Cela me froisse pourtant sans que je n’arrive à résoudre la problématique. Malik écoute poliment. Il file toujours aussi vite et prend la
direction de Givors / St Etienne.
« Appelle les journaux si tu veux vraiment en avoir le cœur net ! Ils sauront t’en dire plus sur ces crimes !
- Bonne idée, mec ! »
Il est fort mon Malik. Le plus simple pour commencer, c’est de contacter le Progrès pour en savoir plus sur la bonne sœur du couvent de Pradines. Il y a pourtant
mieux que le Progrès ! Le Pays Roannais ! Pradines se situe dans le nord du département, près de Roanne.
Sur ce bon vieil hebdomadaire papier figurent tous les résultats des concours de belote, lotos, concours de boules et de pétanque. De Cherrier à Violay, de Nandax à
Cordelle, de St Germain Lespinasse à Crémeaux. On y trouve aussi les plus grosses prises réalisées dans le fleuve Loire. Et un silure de 11kg350 par-ci. Et un brochet de 4kg780 par-là. La
peinture de la salle des fêtes de St Just La Pendue est comme neuve! J’arrête les sarcasmes car j’adore parcourir cette presse-là aussi.
Le numéro de téléphone est vite trouvé. Une voix rauque de fumeur invétéré me répond. Cet homme se présente comme un des rédacteurs. Il connaît bien le sujet car
c’est lui qui s’est rendu sur place pour écrire le papier. La pauvre femme n’avait rien demandé à personne. Sa vie de bénédictine était sans heurts. On sait bien que l’enfermement mène à la
folie, il semblait pourtant que le geste ne pouvait venir d’une consœur (!). La force physique nécessaire pour un tel acte l’excluait. A ma demande, il ajoute le nom de la none : c’était
sœur Elisabeth ! J’essuie un rapide merci et raccroche sans attendre, stupéfait.
« …Que t’es jolie sous la cornette, non ce ne sont pas des sornettes…
Fais pas la tête Elisabeth !... » Thomas Fersen.